Mots et merveilles

Pour l’agenda ironique de juin, à cause de Poésie de nature il fallait trouver une suite au début de la chanson « les mots » de la rue Kétanou. Je me suis bien amusée à popiner ce texte à grand renfort de mots inusités.

« Approchez, approchez mesdames et messieurs car aujourd’hui grande vente aux enchères ! Dans quelques instants de jeunes apprentis saltimbanques vont vous présenter des mots !
Un mot pour tous, tous pour un mot ! Des gros mots, pour les grossistes, des mots de tête pour les charlatans, des jeux de mots pour les artistes, des mots d’amour pour les amants.
»

La vente avait été annoncée depuis plusieurs semaines et c’est une foule impatiente qui s’était présentée à l’ouverture de la salle des enchères. Là se pressaient des charretiers et des harengères, des michetons et des demoiselles, des rapins et des danseuses, tout un tas de gens de rien, des pantes et même quelques scribouillards venus faire, ils l’espéraient tous, l’affaire du siècle. Quelques moutards, se faufilant entre les robes d’organdi et les vestes en droguet tentaient d’entrapercevoir les jarnicoton !, risquant la taloche si on les surprenait à lorgner sur un gougnafier ! ou un argoulet ! avant de s’ensauver sans enchérir.
Chacun pris place dans la grande salle et les murmures se turent quand le bateleur entra avec ses apprentis, accompagnés de tous les mots à vendre. Il y avait là des mots de toutes les tailles et pour toutes les bourses. De jolis mots et des mots d’insulte, des mots de la fin, des affirmations définitives et des fariboles, des maximes et des poèmes, des contrepets et des bijoux de rhétorique. Il y en avait pour tous les goûts.

Monsieur Frédéric, notable commerçant bien connu sur la place, prince des blondines et des sanglants, célèbre fournisseur de plumes pour tous les théâtres alentour fut l’heureux acquéreur d’un arrière-fait de truie ladre ! Il comptait bien l’offrir à son jeune apprenti qui s’appliquait avec entrain à massacrer tous ses ouvrages et sur qui les foutriquet ! n’avaient plus aucun effet.

Le docteur Léonard, vendeur d’orviétan aussi célèbre que sa potion souveraine pour protéger des morsures de loup-garou que pour ses talents d’arracheur de dents, usa de tous ses boniments pour emporter la mise et repartit fier comme un paon avec la philanthropie de l’ouvrier charpentier qu’il comptait bien utiliser promptement.

Mademoiselle Ernestine, chanteuse fantaisiste et pratique régulière des deux précédents, mit la main sur quelques vers pour quelques sous. Elle fit une sortie mémorable en déclamant « Je suis romaine hélas puisque mon époux l’est », ignorant au passage un coureuse de rempart ! que lui adressa une rombière du quartier qui venait à peine d’en faire l’acquisition.

Ainsi passa la journée. Tous les cornegidouille ! finirent par trouver preneur – il se vendit même un acrobaticon – et la foule s’éparpilla, pressée de retrouver ses pénates. On entendit bien encore dans les ruelles une chanson croquignole qui parlait d’un furet et d’un homme d’église, mais le calme retomba bien vite sur la ville endormie.

Près de la porte close de la salle des ventes, s’entassaient dans des sacs de jute les invendus de la journée, pauvres mots dont personne n’avait voulu. Des mots usés, trop entendus, des mots trop légers pour la saison, des mots trop lourds pour être dits, des mots incompris, mal prononcés, un ou deux mots étrangers et quelques mots de trop.

Une ombre de la nuit, vagabond, maraudeur, traîne-savate, vint y chercher fortune. Sait-on jamais si quelques mots d’encouragement, quelques mots d’espoir avaient été négligés, il en aurait bien fait son affaire.

Les mots délaissés qu’il trouva, il ne se rappelait même plus de leur existence. Il tenait dans ses mains tremblantes ces mots qu’il avait perdus depuis si longtemps.
Il s’emplit alors les poches, de peur d’en manquer à nouveau, de ma chérie et de tendresse, de volupté et de plaisir, de bonheur et d’amante et de tous ces mots qu’on laisse négligemment tomber en chemin, par habitude ou par désintérêt, sans s’en apercevoir.

Il repartit dans les ténèbres et nul ne le vit plus jamais, ni lui, ni tous les mots d’amour qu’il avait emportés.

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6 commentaires sur “Mots et merveilles

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  1. Il y a des mots qu’on invente, et d’autres qui pourraient disparaître sans qu’on s’en aperçoive tant ils sont peu utilisés, pourtant ceux-ci sont beaux à entendre et doux à prononcer, curieux à lire et chaud à dire 😉 et mystérieux à re-découvrir

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  2. J’aime bien l’idée que le dernier devienne le premier.
    Avec le bonheur de l’amour, nul doute que ce vagabond soit de tous, le plus comblé !
    J’applaudis avec le cœur à la beauté de l’histoire.
    Merci Louise pour ce moment partagé.

    Aimé par 1 personne

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